Temps suspendus

Le temps est l’un des éléments les plus gratifiants à explorer du point de vue photographique car il est avec l’espace l’une des deux catégories essentielles qui nous permettent de nous situer dans le monde.
Toucher à l’une d’entre elles ébranle donc les fondements mêmes de notre conscience, et c’est l’une des raisons pour lesquelles les photographies prise en pose longue ou en vitesse lente nous atteignent au plus profond de nous mêmes, les plus terribles étant les images d’éléments que nous sommes habitués à voir en perpétuel mouvement et qui sont figés comme morts par quelques minutes de pose. Des images de la Fin des Temps, au sens strict du terme, puisque presque rien ne change si l’on continue à laisser l’objectif ouvert. Des images de fin du monde, glacé et implacable, puisque chacun sait que des poses longues de plusieurs minutes élimine de nos villes et campagnes toute trace de mouvement. Des images de mort.
Nos photographies en vitesse lente et en pose longue ne seraient-elles pas en fait bien plus « réalistes » que les « instantanés » auxquels nous sommes habitués, plus représentatifs en tout cas de notre condition humaine?. Selon les fragments qui nous sont parvenus, Héraclite disait que tout passe et que rien ne demeure « comparant les existants au flux d’un fleuve » et affirmant « qu’on ne saurait entrer deux fois dans le même fleuve ».
Les images réalisées en pose longue sont sans doute, avec leur infinie variété, l’expression de ce temps dévorant. « Il est impossible en effet – disait le présocratique, que quiconque admette que le même est et n’est pas ». Et c’est cela qui transfigure les images, bouillonnantes de force et d’énergie en vitesse lente, puis se figeant petit à petit au gré de l’exposition, comme cette belle Méditerranée devenue la plaque glaciale d’un monde disparu.